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« Militantisme et travail historique ne s’opposent pas »

Questions : Fabienne Jan, collaboratrice scientifique
Sociétés – langues – cultures

La poursuite d’un idéal de justice sociale n’est en rien incompatible avec une démarche critique et scientifique, comme en témoignent des historiennes du projet 100Elles*.

Depuis bientôt quatre ans, des plaques de rue de couleur violette portant des noms de femmes ornent les façades genevoises. Qu’est-ce que le projet 100Elles* et quelle est sa postérité ?

Le projet 100Elles* a été lancé par L’Escouade en 2019 à partir d’un constat : seulement 7% des rues genevoises étaient nommées d’après des femmes. Cet état de fait reproduit une inégalité symbolique et matérielle de genre. L’association a alors contacté des historiennes de l’Université de Genève1 pour mener un travail de recherche, de sélection et de rédaction de cent biographies de femmes. Les profils choisis devaient à la fois respecter les critères officiels du canton de Genève (être décédées depuis dix ans et avoir marqué l’histoire du canton) et le nôtre : montrer la diversité sociale, culturelle et économique de la population. Les plaques violettes apposées se voulaient « démonstratives » et donc provisoires. Ce qui est arrivé ensuite confirme l’importance de cette action : la présence des plaques dans nos rues a lancé un ample débat public et politique. Le Grand Conseil a adopté une motion demandant la pérennisation de la démarche à l’échelle du canton. La Ville de Genève a déjà renommé une vingtaine de rues. Les noms choisis jusque-là viennent, pour la plupart, du projet 100Elles*.

 Les plaques violettes apposées se voulaient « démonstratives » et donc provisoires. Ce qui est arrivé ensuite confirme l’importance de cette action : la présence des plaques dans nos rues a lancé un ample débat public et politique. 

Ce projet a été pensé et porté par l’association féministe L’Escouade, disiez-vous. Il avait donc une dimension militante et engagée. Comment ce militantisme s’articule-t-il au travail réalisé par les historiennes ?

Chacune des membres du collectif des historiennes a son propre positionnement par rapport au militantisme féministe. Nous ne pouvons donc pas répondre pour toutes. Ce qui nous a avant tout rassemblées est la volonté de mettre à contribution la diversité de nos expertises en faveur d’un projet à vocation sociétale et en faveur de l’égalité de droit et de faits. En tant qu’enseignantes et chercheuses, nous travaillions déjà à historiciser les parcours de vie des femmes dans nos différents contextes. Notre démarche a donc véritablement consisté en une mise en commun de nos connaissances et compétences dans une progression pédagogique. Des étudiant·e·s volontaires ont en effet aussi collaboré au projet. Cela a été pour nous très enrichissant.

Cela dit, suivre les traces documentaires des femmes du passé et écrire leur histoire est une démarche qui est consubstantielle aux féminismes. Il s’agit de prouver que les femmes sont agissantes et de rendre visible le fait qu’elles ont été actrices de notre histoire. Par ailleurs, militantisme et travail historique ne s’opposent pas. Tout récit historique interroge les sources du passé à partir d’enjeux en lien avec le présent. Être historien·ne·x·s engagé·e·x·s n’empêche en rien de chercher à rédiger un récit historique objectif et fondé sur le plan interprétatif, – n’oublions pas que toute affirmation d’une histoire neutre et « rationnelle » relève également de l’idéologie et que le conservatisme est aussi un militantisme. Au contraire, la conscience d’appartenir à un courant progressiste ou minoritaire oblige souvent à un surcroit de rigueur méthodologique. Nous sommes convaincues et motivées par des idéaux de justice sociale et d’inclusion, tout en ressentant la nécessité d’être dans une démarche critique et scientifique constante.

Le lancement tout récent d’un second projet genevois d’identification de noms de femmes pour nommer les nouveaux espaces publics (voir entretien avec Christophe Vuilleumier du 8 novembre 2022) prolonge cette dimension publique du travail historique. Comment analysez-vous cette profusion d’initiatives ?

C’est le signe d’un déplacement des priorités. Aujourd’hui, l’importance d’une visibilité accrue des femmes et de leur histoire dans l’espace public est clairement un fait acquis à Genève et cela implique d’ouvrir de nouveaux chantiers de recherche historique. Il est très encourageant de voir que les initiatives se multiplient et nous espérons qu’elles s’intéresseront aussi à l’ensemble des minorités et des parcours sociaux encore invisibilisés, comme ceux des émigrant·e·x·s. Chaque nouveau projet pousse celles et ceux qui y travaillent à se positionner à la fois en tant que membres de la recherche et membres du corps social et à repenser l’articulation entre un travail scientifique et sa restitution. La réflexion sur ce que l’on appelle l’« histoire publique » gagne ainsi en profondeur. La question du choix des figures que les collectivités veulent honorer reste une discussion ouverte et parfois difficile. Les monuments dans l’espace public doivent-ils être représentatifs de la population, présenter sa diversité ou incarner ses valeurs (passées et/ou actuelles) ? Qui a le droit d’en décider ? Quelle place donner aux demandes particulières ?

Fortes de votre expérience des 100Elles*, quelle méthode préconisez-vous pour créer une « banque » de biographies qui fasse sens dans un canton comme Genève ?

Le projet nous a permis de questionner l’approche biographique classique, de nous demander ce qu’impliquent l’ambition égalitaire et l’outil critique du genre. Un exemple : il était essentiel pour nous de ne pas faire des personnes choisies des « femmes, filles ou mères de tel ou tel », mais de parler de leur propre parcours avant tout. Les risques d’individualisation, d’héroïsation, mais aussi de reproduction de forme d’invisibilisation nous ont aussi beaucoup préoccupées.

 Un exemple : il était essentiel pour nous de ne pas faire des personnes choisies des « femmes, filles ou mères de tel ou tel », mais de parler de leur propre parcours avant tout. Les risques d’individualisation, d’héroïsation, mais aussi de reproduction de forme d’invisibilisation nous ont aussi beaucoup préoccupées. 

Nous avons fait le choix de proposer une grande diversité de profils : Genève est historiquement un espace multiculturel, un lieu de passage, un canton marqué aussi par le travail et l’action des plus humbles. Il a été important pour nous, dans le projet 100Elles*, de ne pas nous en tenir à célébrer des personnalités, mais de proposer également des femmes à contre-courant, voire seules ou isolées, ­– comme Anna S., dont le suicide à l’âge de 20 ans en 1888 a été un élément déclencheur dans la lutte contre l’exploitation économique des prostituées –, ainsi que des groupes ou des collectifs, telles les jeunes filles genevoises appelées les « Trente Immortelles », sélectionnées comme garantes de rentes viagères, les ouvrières horlogères ou les blanchisseuses. Ces dernières ont d’ailleurs obtenu officiellement une rue, en mémoire à trois d’entre elles, décédées en 1913 alors qu’un bateau lavoir coulait dans le Rhône.

1Le collectif 100Elles* est en outre composé de : Anne-Lydie Dubois, Caroline Montebello, Myriam Piguet, Jade Sercomanens et Mathilde Sigalas.

Ce mini-entretien fait écho à celui de Christophe Vuilleumier présentant le projet « Faire des femmes du passé nos héroïnes de demain », paru le 8 novembre 2022.