De la situation des sciences humaines et sociales

Les convulsions géopolitiques et sociétales auxquelles nous assistons placent les sciences humaines et sociales face à des défis, ou contribuent même à l’érosion de leur pertinence. Une situation qui peut légitimement préoccuper. Les sciences humaines semblent toutefois être plus exposées à des enjeux de communication qu’à des problèmes de fond.

Lea Haller25 novembre 2025

Zwei studierende lernen ein einer Bibliothek
Il faut défendre les sciences humaines et sociales contre une pensée strictement utilitariste. Des étudiants dans une bibliothèque publique, 2024.© Shutterstock

Les sciences humaines et sociales, et je compte ces dernières au rang des « humanités », sont sous pression. Au regard des promesses faites par l’intelligence artificielle, elles se voient contraintes de démontrer la légitimité de leurs méthodes et procédés : rechercher, trouver, hiérarchiser, restituer sous une forme textuelle, des choses que, fondamentalement, la machine fait aussi. Sur le plan politique également, les priorités évoluent. Avec l’ascension de la Chine au statut de puissance mondiale, la guerre d’agression russe en Ukraine et le retour de Donald Trump à la Présidence des États-Unis, nous assistons à une détérioration de la prévisibilité. La politique de la force que l’on croyait révolue se manifeste de manière brutale ; la diplomatie multilatérale est sous tension. Les États revoient leurs dotations budgétaires sous le prisme de nouvelles priorités : les dépenses militaires passent avant la recherche, les innovations technologiques avant les savoirs issus des sciences humaines et sociales. Quelle valeur et quelle utilité revêtent alors les sciences des humains ?

Les sciences humaines et sociales couvrent un vaste champ de disciplines allant de la philosophie à la macroéconomie, en passant par la sociologie, la politologie, l’archéologie, la psychologie, les sciences de la communication et des médias, la littérature, la linguistique, la jurisprudence, la théologie, l’ethnologie ou encore la musicologie. En parler de manière générale oblige inévitablement à accepter certaines imprécisions. Et pourtant, sur le plan méthodologique, des dénominateurs communs existent. Il est utile de se les remémorer, si l’on veut véritablement comprendre ce que les « humanités » apportent à la société.

Ce qui fonde l’identité des sciences humaines et sociales, c’est une posture antiréductionniste, autrement dit, la conviction qu’il existe une forme de connaissance, qui se distingue d’un savoir causal et déterministe sur les processus du cosmos.1 Si les sciences naturelles s’attachent avant tout à expliquer, les sciences humaines, elles, veulent comprendre. Établie vers 1900 par le théologien et philosophe Wilhelm Dilthey,2, cette distinction normative n’est peut-être pas absolument tranchée, mais elle illustre néanmoins la posture fondamentale de celles et ceux qui exercent les humanités. Leur approche herméneutique ne leur permet pas de découvrir des lois de la nature, mais d’appréhender des connaissances qui sont toujours fondées sur des relations, qui sont toujours fondues dans un contexte.

Les faits ne sont pas des atomes

Max Weber, juriste de formation dont les travaux ont fait de lui l’un des maîtres de la sociologie et de l’économie politique, considérait que toute action humaine était une action sociale – une action qui n’avait pas lieu en vase clos, mais qui se rapportait toujours à quelqu’un ou quelque chose d’autre. C’est ce rapport même qui lui confère du sens.3 L’analyse du sens de l’action humaine dans son contexte sociétal permet d’identifier sa rationalité propre : en finalité ou en valeur. On veillera à ne pas se méprendre sur cette compréhension du sens, ou cette présupposition de sens. La fonction d’un sociologue n’est pas de s’interroger sur ce qui serait « utile », « pertinent » ou « bon » pour la société. Les sciences sociales ne sont pas une instance préposée à la perfectibilité du monde. Leurs interrogations sont plutôt : que font les gens lorsqu’ils font quelque chose qu’ils jugent manifestement comme porteur de sens ?

Plus tard, le théoricien des systèmes Niklas Luhmann a fait abstraction de l’individu de manière radicale. Il parle de systèmes sociaux complexes qui, par la contrainte de sélection, restreignent les possibilités d’action infinies qui existent dans le monde. Selon lui, le sens trouve sa source dans un rapport sélectif entre un système social donné, par exemple l’administration ou la science, et l’environnement de ce système ; une distinction qui est établie et maintenue au moyen de la communication.4 Toutefois, même dans le cadre d’une telle approche relevant de la théorie des systèmes, la connaissance demeure exclusivement relationnelle : on ne peut donc pas appréhender les phénomènes isolément sous une forme pure, à la façon d’un atome.

De la même manière, l’historienne ne se demande pas non plus quelle forme avait « le passé » dans une totalité hypothétique. « Les faits n’ont pas de taille absolue », écrivait l’historien Paul Veyne dans Comment on écrit l’histoire.5 Les faits n’existent pas sous une forme élémentaire, ils sont toujours reliés à d’autres faits – et avant tout à la chercheuse qui les découvre dans un contexte précis et les relate.

L’historien Herbert Lüthy disait en 1961 (notre traduction) : « En effet, l’histoire au sens propre n’est pas la science du passé et de l’autrefois : si cela était sa définition, il s’agirait véritablement de la plus inepte de toutes les sciences, un passe-temps fastidieux pour les amateurs de vieilleries (). » D’après Lüthy, il n’existe pas, d’une part, une science du passé révolu et, d’autre part, une science du présent pur dans laquelle rien n’est contemporain sinon l’heure de la mesure chronométrique. Nous ne pouvons interroger les événements passés qu’au moyen de questions d’aujourd’hui. À l’inverse, accéder à la compréhension du présent exige de créer sans cesse de nouvelles voies, ou comme Luthy l’écrit, la fonction de l’historien est de comprendre ce présent comme un événement passé et en devenir.6

La volonté d’engager une réflexion critique

L’idée d’une compréhension relationnelle du sens, qui analyse les phénomènes et leurs interactions et qui ne permet pas la considération par abstraction depuis sa propre position de spectateur, n’a pas une origine et une histoire uniques, elle en a plusieurs. Dès lors que l’on commence à engager une réflexion sur les raisons qui font que le monde est tel qu’il est, sur les forces qui s’y déploient et l’organisent, la façon dont les gens se comportent dans des contextes donnés, ce qui les anime, la manière dont ils s’expriment, les pratiques culturelles qu’ils développent et dans quelles conditions, sur la façon dont ils les adoptent et les adaptent, et quelles valeurs, normes et formes d’organisation ils créent afin de gérer leurs affaires collectives – dès lors donc que l’on commence à engager une réflexion sur ces sujets de manière méthodique, autrement dit de manière rigoureuse, on pratique les sciences sociales.

La Renaissance a marqué l’émergence d’un canon éducatif humaniste en Europe. Fondé sur les sept arts libéraux (« septem artes liberales ») connus depuis la fin de l’Antiquité, il comptait des disciplines telles que la grammaire, la rhétorique ou la philosophie morale. La majeure partie des disciplines humanistes aujourd’hui établies furent institutionnalisées au XIXe siècle à la faveur du mouvement qui fit du canon enseigné un objet de science. Cette évolution est loin d’être naturelle. Elle a nécessité une volonté politique de penser l’éducation, la réflexion critique, l’instruction de la société à son propre endroit. Elle a nécessité la volonté de ne rien considérer comme établi, et donc celle de s’autoriser de nouvelles perspectives. Il fallait aussi consentir à accepter que des constats plausibles quant à l’émergence de la réalité sociale actuelle et à la non-irrévocabilité de notre modèle de valeurs amènent désormais à traiter les enjeux collectifs autrement que jusqu’alors.

C’est en cela que se révèle la puissance des sciences humaines et sociales : elles pratiquent l’art de la désévidenciation. Elles démontrent qu’un savoir qu’on pense établi n’est qu’un préjugé, que des vérités présumées éternelles ne sont qu’un mythe et que des systèmes de valeurs supposés universels ne sont que la lueur vacillante d’un monde sans aucun point de référence stable. Elles dissèquent la construction des normalités linguistique, culturelle, historique ou épistémique – et donc la construction d’un savoir de domination sociale.

Une richesse souhaitable ou un luxe superflu

En se plaçant dans cette perspective, il est donc assez peu surprenant qu’un canon humaniste et, plus tard les sciences humaines et sociales, aient toujours prospéré à des époques offrant des sphères de liberté politique. À des époques où les sociétés disposaient à la fois d’ouverture et d’une certaine confiance en l’avenir. Où leur ancrage institutionnel était stable et où leur économie permettait qu’elles investissent dans la production et la préservation du savoir. Où elles cultivaient la pratique du débat démocratique et où l’argumentation rationnelle était davantage valorisée que le pouvoir de séduction de la propagande. Où elles étaient déterminées à ne pas limiter leur vision du progrès aux seules avancées technologiques, mais à l’étendre au progrès humain tout entier, et à la promouvoir.

Aujourd’hui, cette confiance en l’avenir et cette ouverture ne sont plus des acquis qui vont de soi. Un processus de transformation sociétale est à l’uvre et son issue reste inconnue. Les nations se recentrent à nouveau sur des solutions technocratiques, l’instruction est envisagée comme une variable économique, des critères d’efficacité et de valorisation immédiate des connaissances prennent le dessus. Les cursus doivent être rentables et assurer un retour sur investissement. On observe un déclin du débat public, exacerbé par la dépréciation du journalisme et par un repli dans les chambres d’écho de l’intelligence artificielle.

Il n’est donc guère surprenant qu’au regard d’enjeux tels que le risque d’appauvrissement, le réchauffement climatique et les bouleversements géopolitiques, les jeunes générations préfèrent se tourner vers des cursus et des métiers visant à assurer leur subsistance plutôt que de miser sur la culture générale. En 2012, l’attrait exercé par les sciences humaines était tel que les universités suisses envisageaient l’introduction d’un numerus clausus.7 Depuis, le nombre d’inscriptions a baissé, allant même jusqu’à dégringoler dans certaines disciplines (essentiellement dans les cursus de philologie).8 Une question revient souvent : la recherche en sciences humaines et sociales induit-elle une richesse épistémique qui contribue au bon fonctionnement d’une démocratie ou s’agit-il d’un luxe dont nous pourrions nous passer ?

Il existe pourtant un terrain propice à une réflexion critique. Pendant longtemps, les scientifiques ont pris leurs aises dans leurs systèmes de communication autodifférenciés – pour reprendre le terme de Luhmann (ausdifferenziert). Les intellectuel·le·s osent rarement vulgariser leurs travaux et les rendre accessibles à un public plus large dans des articles sur Wikipédia, des podcasts, sur les réseaux sociaux ou dans le cadre de manifestations publiques. Sous le poids des obligations didactiques et administratives, dans le piège tourbillonnant des publications et peut-être aussi par crainte de manquer de sérieux aux yeux de collègues qui – dans un réseau étroitement maillé où les pairs sont aussi des évaluateurs statuant réciproquement sur des propositions de projet – on se limite au programme imposé.

À cet égard, les possibilités de diffusion du savoir sont aujourd’hui plus nombreuses que jamais et il ne s’agit pas pour les scientifiques qui s’efforcent véritablement d’établir un dialogue au sein de la société de devoir se résoudre à trahir leurs standards méthodologiques, mais plutôt de les affiner. Intervenir en faisant preuve de courage à cet endroit sans se limiter au mode émetteur, mais en adoptant le mode récepteur, permet de contrer le risque que la distance entre les contribuables et sa propre communauté ne produise des rétroactions incommodantes.

L’appétit du savoir

Quoi qu’il en soit, les propositions d’interprétation et le savoir permettant de contextualiser restent très demandés. Les établissements d’enseignement, l’administration publique, les médias, les musées, les archives, les maisons d’édition, les organisations non gouvernementales, les institutions culturelles et les services de communication d’entreprises – autant d’acteurs qui n’ont pas besoin de techniciens dentaires ni de spécialistes en génie mécanique, mais de personnes bien informées, aptes à raisonner de manière structurée, dotées de capacités d’analyse en contexte et d’auto-organisation. L’intérêt public pour les questions historiques, philosophiques et culturelles est toujours présent – même s’il est satisfait avant tout hors des structures académiques classiques, par exemple dans le cadre d’expositions ou d’interventions à la radio.

Des liens plus étroits entre recherche, applications et vulgarisation scientifique pourraient contribuer à donner davantage de visibilité à la valeur des sciences humaines. Dans le même temps, il importe de défendre les sciences humaines et sociales contre une pensée utilitariste. Elles ont une valeur intrinsèque, au-delà de leur applicabilité immédiate et d’une conception étroite de leur pertinence sociétale.

Évidemment, on peut envisager un monde dans lequel plus personne n’étudie des langues disparues depuis des temps lointains, comme le hittite. Mais nous perdrions une somme de connaissances et un champ de recherche vivant qui va largement au-delà de la sauvegarde d’un patrimoine culturel. Les philologues des langues indo-européennes, avec une spécialisation en hittite et en louvite, sont les seul·e·s à pouvoir envisager de déchiffrer et de contextualiser une tablette d’argile à cunéiforme hittite découverte en 2023 sur le site de fouilles d’Hattua, la capitale des Hittites (aujourd’hui la Turquie) et utilisant une langue anatolique indo-européenne jusque-là inconnue. Sans eux, ce tesson de céramique ne serait qu’un débris sans intérêt. C’est aux archéologues et aux spécialistes des langues indo-germaniques que nous devons la connaissance même des Hittites, un peuple qui régnait sur un puissant empire il y a près de 4000 ans. Nous possédons des connaissances sur leur système juridique sophistiqué, leur économie, leur histoire et les relations qu’ils entretenaient avec leurs voisins.9 Ce savoir peut nous servir de référence, pas au sens de modèle qu’il faudrait copier et reproduire, mais comme quelque chose permettant d’élargir le champ de la pensée, d’ouvrir de nouvelles perspectives vers une approche éclairée de nos propres enjeux juridiques, économiques et politiques.

La philosophie, l’histoire et la linguistique ne répondent pas à des besoins essentiels. Cependant, leur pertinence n’est pas inférieure à celle de la physique quantique, de la théorie des semi-conducteurs, de la chasse d’eau ou de l’invention de la pénicilline. Seule une vision restrictive de la pertinence amène à envisager les sciences humaines et sociales comme un luxe superflu plutôt que comme une richesse intellectuelle et une profusion souhaitable. Si nous ne percevons plus l’abondance scientifique comme un apport supplémentaire, nous nous ancrons dans une forme de naïveté intellectuelle.10 Nous renonçons ainsi à nous connaitre nous-mêmes et à imaginer des alternatives. Et nous renonçons à ce sentiment de joie particulier que procure l’usage de l’esprit – et à la faculté d’innovation qui en découle. Quiconque a déjà ressenti l’envie de relever un défi intellectuel, d’interroger, de rechercher et d’argumenter comprendra ce dont il est question. Ces outils sont puissants : ils ont la force de nous changer et de changer le monde.

Note de bas de page

  1. Gabriel, Markus et al.: Auf dem Weg zu einer Neuen Aufklärung. Ein Plädoyer fur zukunftsorientierte Geisteswissenschaften. Bielefeld, Transcript 2022, S. 21f.
  2. Dilthey, Wilhelm: Die Entstehung der Hermeneutik, in: Gesammelte Schriften, Bd. 5: Die Geistige Welt. Einleitung in die Philosophie des Lebens. Tubingen, Mohr Siebeck 1900. Siehe auch Gadamer, Hans-Georg: Wahrheit und Methode. Grundzuge einer philosophischen Hermeneutik. 7. durchgesehene Auflage. Tubingen, Mohr Siebeck 1960/2010.
  3. Weber, Max: Wirtschaft und Gesellschaft (Grundriss der Sozialökonomik, Abt. 3). Tubingen, Mohr 1922. 5. revidierte Auflage mit textkritischen Erläuterungen 1976.
  4. Luhmann, Niklas: Sinn als Grundbegriff der Soziologie, in: Habermas, Jurgen und Niklas Luhmann (Hg.): Theorie der Gesellschaft oder Sozialtechnologie. Was leistet die Systemforschung? Frankfurt am Main, Suhrkamp 1971, S. 25–100.
  5. Veyne, Paul: Geschichtsschreibung – und was sie nicht ist. Frankfurt am Main, Suhrkamp 1990/2015, S. 35.
  6. Luthy, Herbert: Geschichte als Selbstbesinnung, in: Werke, Bd. III (Essays I), Ort, Verlag Jahr, S. 393–409. Zitate auf S. 393.
  7. «Sozial- und Geisteswissenschaften droht Numerus clausus», in: SRF, 10 vor 10, 02.01.2013. https://www.srf.ch/news/schweiz/schweiz-sozial-und-geisteswissenschaften-droht-numerus-clausus, Stand: 31.10.2025.
  8. Siehe Nauer, Heinz, Stella Noack und Christian Weibel: Stagnierende Studierendenzahlen in den Geistes- und Sozialwissenschaften. SAGW-Bulletin 2/2023, S. 8–11. Eine umfassende Studie zur Entwicklung der Studierendenzahlen, die die SAGW in Auftrag gegeben hat, wird 2026 erscheinen.
  9. Schachner, Andreas: Hattuscha. Auf der Suche nach dem sagenhaften Grossreich der Hethiter. Munchen, C.H. Beck 2011. Klein, Ezra und Derek Thompson: Abundance. How We Build a Better Future. London, Profile Books 2025.

À propos de l’autrice

Lea Haller est à la tête du Secrétariat général de l’Académie suisse des sciences humaines et sociales (ASSH) en codirection. Cet article se fonde sur une présentation qu’elle a faite le 29 mars 2025 dans le cadre d’un week-end d’étude organisé par la Fondation suisse d’études.

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