Par Susanne Schmelter
« Ma fi hal », « il n’y a pas de solution », lâche Hanane Hashim quand je la rencontre le 17 novembre au bureau de Jafra Foundation, à Beyrouth. Journaliste pour la radio libanaise Sawt assha3b, « La voix du peuple », elle est venue comme moi voir Wesam Sabaaneh, cofondateur et directeur de cette organisation qui fournit de l’aide d’urgence et un soutien éducatif et psychologique aux réfugiés palestiniens en Syrie et au Liban.
Wesam vient de recevoir des exemplaires de son premier livre, Dear Little Palestine, qui parle de la résistance des réfugiés palestiniens en Syrie et au Liban contre l’occupation israélienne, et a promis un exemplaire à chacune. Mais Hanane espère aussi qu'il saura lui recommander le nom d’un invité pour son programme Al-mashad al-iqlimy, « La scène régionale ».
L’émission doit revenir sur le vote prévu le 17 novembre 2025 par le Conseil de sécurité de l’ONU sur le « Plan Trump pour Gaza ». Présenté au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu le 29 septembre lors de sa visite à Washington, ce plan énumère 20 points pour établir - ou plutôt dicter - « une paix » à Gaza. Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 ayant fait 1 200 victimes israéliennes, l’enclave occupée est exposée à une campagne génocidaire : environ 80% des bâtiments ont été détruits selon l’ONU, plus de 71 000 personnes ont été tuées et le blocus humanitaire persistant rompt avec l’ensemble des conventions humanitaires établis depuis la deuxième guerre mondiale.
Ce « plan de paix » surgit en pleine « défaite morale », comme le décrit l’anthropologue Didier Fassin, constatant face à la dévastation de Gaza que « le détournement des mots et l’inversion des valeurs ont mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral ». Depuis son annonce, si Donald Trump a réussi à obtenir un cessez-le-feu le 10 octobre 2025, les violations régulières de celui-ci par Israël ont fait au moins 442 morts, dont 165 enfants, selon le ministère de la Santé de Gaza. Surtout, le Conseil de la paix, inauguré par Donald Trump à Davos le 22 janvier en présence d’une vingtaine de dirigeants ayant rallié cette instance, vise moins à garantir une paix durable pour les habitants de Gaza et d’Israël qu’à proposer une alternative autoritaire au multilatéralisme des Nations Unies, selon les propres termes de sa charte consultée notamment par The Financial Times.
« Pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? »
« Ma fi hal », mais il y a du café, fait avec une rakwé (cafetière traditionnelle), et « surtout avec amour », comme le dit Hanane en évoquant les récits que Mahmoud Darwish, le célèbre poète palestinien, a tissé autour de sa passion pour le breuvage amer. « Le café, pour l'amateur de café que je suis, c'est la clé du jour », écrit-il.
Entre les effluves du café et les mots du poète, je m’intéresse tout de suite à elle et au sujet de son émission, pressentant que s’y trouve peut-être l’une des clés de ma venue à Beyrouth. Après quatre ans d’absence, je suis de retour dans la capitale libanaise où j’ai réalisé le terrain de ma thèse en anthropologie sur le « gouvernement humanitaire » et les déplacements humains provoqués par la guerre en Syrie.
A la suite de ces recherches, j’ai voulu explorer comment la dépendance des personnes déplacées à l’aide humanitaire peut être surmontée par des approches basées sur le droit. Dans le but de dresser un pont entre les droits universels défendus par l’ONU, dont le siège se situe dans ma ville à Genève, et les pratiques locales développées au sein des sociétés du Moyen-Orient et d’ailleurs, j’ai fondé en 2022 l’association MANARA pour le dialogue multilatéral. En revenant à Beyrouth, je cherche à en savoir plus sur les attentes, les espoirs, mais aussi les frustrations de la société civile locale face au système multilatéral. Car au moment où je retrouve Wesam, les institutions internationales sont au plus bas, à la fois délégitimées par leur impuissance à stopper le bain de sang à Gaza et vilipendées par l’administration Trump, qui fait tout pour les torpiller.
Quand je fais la connaissance de Wesam douze ans plus tôt, la guerre fait rage en Syrie et ce jeune palestinien originaire de Yarmouk, le plus grand camp de réfugiés palestiniens en Syrie, a endossé le rôle de médiateur entre des organisations internationales et des parties prenantes à la guerre, pour permettre à l’aide humanitaire d’y être acheminée. Deux ans après le soulèvement populaire de 2011 contre la dictature de Bachar el-Assad ayant mué en guerre civile en raison de la répression féroce du régime et ses affidés, Yarmouk n’est plus la banlieue foisonnante du sud de Damas où j’ai appris l’arabe durant mon séjour en Syrie en 2010 : ses habitants vivent au rythme des bombardements et 128 personnes sont mortes de faim à cause du siège imposé par l’armée, selon Amnesty International.
A l’époque, la capitale libanaise est un hub éphémère pour les réfugiés syriens. Nos conversations tournent autant sur les crimes du régime contre les Palestiniens de Yarmouk, et plus généralement contre tous ses opposants, que sur l’incapacité des organisations internationales à y mettre fin. Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar el-Assad est enfin tombé mais, malgré l’engagement de Wesam et d’autres, Yarmouk est désormais un champ de ruines. Douze ans plus tard, nos retrouvailles ont lieu à l’ombre d’un génocide contre les Palestiniens de Gaza, que les institutions multilatérales peinent de nouveau à empêcher.
Attachée aux principes du multilatéralisme, je tente de le convaincre devant notre café fumant que le mandat des représentants de l’ONU demeure important. « Qui d’autre documente les violations des droits humains ? Qui pourra un jour mettre en place un véritable plan de paix, si ce n’est l’ONU ? », interroge-je. « Certes » me répond-il, « mais alors pourquoi ne l’ont-ils pas déjà fait ? »
Plus jamais ça ?
Sa réponse aux accents fatalistes renvoie aux limites inhérentes de l’ONU, fondée en 1945 pour régler les conflits par le biais des négociations multilatérales, et à la façon dont le conflit israélo-palestinien les a révélées au fil du temps. Ainsi, la résolution 181, adoptée le 27 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations unies, prévoyait de partager la Palestine entre un État juif et un État arabe. L’État d’Israël a été fondé le 14 mai 1948, mais la création d’un État palestinien n’a toujours pas eu lieu. Si les écueils de l’Autorité Palestinienne et du Hamas ont joué un rôle, l’occupation et la colonisation israélienne qui n’a de cesse de s’étendre en demeurent les principaux freins.
Depuis, toutes les résolutions onusiennes ont débouché sur des vœux pieux. L’Assemblée générale de l’ONU a affirmé à plusieurs reprises l’illégalité de l’occupation et le droit à l’autodétermination du peuple palestinien. Dans un avis consultatif rendu le 19 juillet 2024, la Cour Internationale de Justice (CIJ), principal organe judiciaire des Nations Unies, a confirmé l’illégalité de l'occupation par Israël des territoires palestiniens. Mais au Conseil de sécurité, les États-Unis ont préservé Israël de toute pression effective pour y remédier par l’usage de leur veto.
Ne détenant aucun pouvoir per se, l’ONU dépend en effet de la bonne volonté de ses États membres. Et les États-Unis y ont toujours joué un rôle prédominant, contribuant à la pérennité de l’ordre international, mais sans montrer de véritable intérêt à soutenir des réformes allant dans le sens d’un ordre mondial multipolaire. Les images récentes de la délégation américaine au Conseil de sécurité votant à plusieurs reprises contre des demandes de cessez-le-feu à Gaza sont ainsi devenues l’un des symboles de la paralysie du système multilatéral, malgré les promesses du « plus jamais ça », formule associée à la Shoah, sur lequel il repose.
Sursaut salutaire
La guerre à Gaza a toutefois montré la vivacité persistante du système multilatéral. C’est du Sud global qu’est venue la révolte, avec la plainte déposée par l’Afrique du Sud contre Israël le 29 décembre 2023 pour violation de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Le procès qui s’ensuivit a donné espoir à une grande partie de la population mondiale que les normes du droit international s’appliquaient à tous. Le 26 janvier 2024, la CIJ a rendu une décision contraignante exigeant qu’Israël empêche d’éventuels actes de « génocide » et prenne « des mesures immédiates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ».
Malgré ce sursaut du droit, Israël a poursuivi sa campagne destructrice à Gaza et la colonisation à outrance de la Cisjordanie. Ces politiques ont été accompagnées d’une campagne de dénigrement de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). De quoi provoquer la suspension, en partie temporaire, de l’aide à l’UNRWA de plusieurs pays donateurs tels que les États-Unis, l’Allemagne, la France et la Suisse. Le 20 janvier, des bulldozers israéliens ont commencé à démolir des bâtiments du siège de l’agence à Jérusalem-Est, cette dernière dénonçant « une attaque sans précédent ».
A ces violations israéliennes s’ajoute l’offensive rhétorique et légale des Etats-Unis contre le droit international. En multipliant les provocations comme l’annonce de sa volonté de transformer Gaza en « riviera du Moyen-Orient », Donald Trump a transformé des idées jadis impensables en projets concrets, remplaçant peu à peu l’ordre international basé sur le droit par la prédation impunie des plus forts, n’hésitant pas à menacer les institutions et les personnes voulant s’y opposer.
En décembre 2025, deux juges de la Cour pénale internationale (CPI) ont ainsi été sanctionnés par les Etats-Unis pour avoir refusé d’annuler les mandats d’arrêt visant le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, émis par la CPI en novembre 2024 pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité présumés, ciblant aussi le commandant du Hamas Mohammed Deif, depuis assassiné par Israël. Ils rejoignent ainsi onze autres magistrats de la CPI déjà sanctionnés en août 2025, ayant vu leurs comptes bancaires fermés, leurs cartes de retrait annulées et leur accès à Internet restreint. Un traitement également imposé à la rapporteure Spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, accusée d’antisémitisme par Washington.
Après ces dernières sanctions, la CPI a alerté que « c’est l’ordre juridique international lui-même qui est mis en péril ». Mais vu du Liban, ce dernier est violé au quotidien depuis si longtemps que beaucoup de ses habitants le considèrent déjà mort et enterré. Ainsi, le 18 novembre, au lendemain de l’approbation du Plan Trump pour Gaza par le Conseil de sécurité, Israël a frappé un terrain de football situé dans le camp palestinien de Aïn el-Heloué, dans le Sud du Liban, tuant 13 adolescents âgés de 16 à 17 ans. Depuis le début du cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël le 27 novembre 2025, ce dernier a violé la trêve plus de 10 000 fois selon la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Israël rejette pour sa part la faute sur le parti chiite libanais, l’accusant de maintenir une partie de son arsenal militaire.
Le droit par la racine
Dans son émission, Hanane revient sur l’attaque de Aïn el-Heloué avant de passer la parole à son invité, Bachar Lakkis, rédacteur en chef du média al-Khandaq. Ses mots rappellent que dans la région, le non-respect du droit international n’est pas une découverte récente mais une réalité ancienne et glaçante, avec son lot quotidien de morts et de destructions. Il met surtout l’accent sur les intérêts que les puissances régionales tentent de tirer de ce nouvel ordre mondial, où les deals et les accords bilatéraux semblent désormais primer sur l’ordre multilatéral.
Face au délitement du système multilatéral dans la région, Wesam et Hanane semblent avoir perdu tout espoir que le droit international mette fin aux violations en cours au Liban et en Palestine. Mais au fil de notre discussion, ils m’expliquent ne pas être fatalistes pour autant. Plutôt, ils ont remplacé l’attente d’un changement par le haut par des actions concrètes afin de l’obtenir, ici et maintenant, en ancrant leur militantisme dans le savoir lié à la terre hérité au fil des générations.
Ainsi, Hanane a décidé de se spécialiser dans le journalisme environnemental, persuadée qu’au-delà de l’impact humain des guerres en cours, la faune et la flore souffrent tout autant et doivent être protégées. Un engagement qui fait écho aux nombreuses initiatives visant à préserver l’environnement et à lutter pour la souveraineté alimentaire que je découvre durant mon séjour au Liban : valoriser la terre est aussi un acte d’autodétermination. La nuit tombée, je commence le livre de Wesam. Les premiers chapitres reviennent sur les histoires de ses grands-parents à propos de leur terre en Palestine, les animaux qu’ils y élevaient et les cultures qu’ils y faisaient pousser, de l’olive ancestrale aux légumes vernaculaires. Autant de récits qui sont aussi des graines pour les luttes qui suivront.
La tangente prise par Wesam et Hanane fait écho aux propos du Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Michael Fakhry, lors d’une conférence le 6 mars 2024 à Genève sur ce que peut encore le droit international à l’heure de la guerre à Gaza. Co-auteur avec le bédéiste Omar Khouri du rapport Palestine And the Right to Food, premier rapport en BD de l’histoire de l’ONU, il exprimait alors son espoir face au constat que de plus en plus d’initiatives défendant la souveraineté alimentaire se revendiquent des droits universels, donnant à l’ordre multilatéral de nouveaux arguments pour résister à l’ère des prédateurs. Une façon, en d’autre sorte, de défendre le droit international par la racine.
Susanne Schmelter est docteure en anthropologie culturelle (Université de Göttingen) et titulaire d’un master en études de la paix et des conflits (Université de Marbourg). Durant ses recherches sur la gouvernance des migrations et le régime humanitaire, elle a vécu en Syrie (2009-2010) et au Liban (2014-2019). Basée à Genève, elle est chercheuse indépendante et a fondé l’association MANARA pour le dialogue multilatéral.
Association Manara
Fondée à Genève en 2022, MANARA est une association à but non lucratif engagée dans la promotion de l’action de la société civile en matière de droits humains, de droit international et de dialogue multilatéral. Par la recherche, l’analyse et l’organisation d’espaces d’échange interdisciplinaires, elle met en lumière les liens entre engagement local et gouvernance internationale.
Littérature Complémentaire
- Darwich, Mahmoud. 1994. Une mémoire pour l’oubli. Beyrouth, Actes Sud.
- Fakhri, Michael. 2024. Starvation and the right to food, with an emphasis on the Palestinian people’s food sovereignty. Special Rapporteur on the right to food A/79/171. UN. https://documents.un.org/doc/undoc/gen/n24/212/31/pdf/n2421231.pdf.
- Fassin, Didier. 2024. Une étrange défaite: sur le consentement à l’écrasement de Gaza. La Découverte.
- Naïli, Falestin, und Valentina Napolitano. 2025. „Israël interdit l’UNRWA, dernière bouée de sauvetage des réfugiés palestiniens“. März 8. https://www.sagw.ch/fr/sgmoik/actualites/details/news/israel-interdit-lunrwa-derniere-bouee-de-sauvetage-des-refugies-palestiniens.
- Sabaneh, Wesam. 2025. Dear Little Palestine. Self-published.
- Schmelter, Susanne. 2021. Humanitarian Government and Displacement from Syria. Ethnographic Investigations on the Migration and Border Regime in Lebanon. Ediss, Georg-August-Universität Göttingen.


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