A l’ère de Donald Trump et du génocide à Gaza, le multi­latéralisme a-t-il encore un sens ?

Le droit inter­national a été enterré dans les décombres de Gaza, et le président américain fait tout pour enfoncer le dernier clou de son cercueil. Des initiatives locales au Moyen-Orient pourraient aider à le revitaliser.

Susanne SchmelterFebruary 05, 2026

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Peinture rurale sur le mur d’une maison à Beyrouth, 2021.© Susanne Schmelter

« Ma fi hal », « il n’y a pas de solution », lâche Hanane Hashim quand je la rencontre le 17 novembre au bureau de Jafra Foundation, à Beyrouth. Journaliste pour la radio libanaise Sawt assha3b, « La voix du peuple », elle est venue comme moi voir Wesam Sabaaneh, cofondateur et directeur de cette orga­nisation qui fournit de l’aide d’urgence et un soutien éducatif et psy­chologique aux réfugiés pales­tiniens en Syrie et au Liban. Wesam vient de recevoir des exem­plaires de son premier livre, Dear Little Palestine, qui parle de la résistance des réfugiés pales­tiniens en Syrie et au Liban contre l’occu­pation israélienne, et a promis un exem­plaire à chacune. Mais Hanane espère aussi qu'il saura lui recommander le nom d’un invité pour son pro­gramme Al-mashad al-iqlimy, « La scène régionale ».

L’émission doit revenir sur le vote prévu le 17 novembre 2025 par le Conseil de sécurité de l’ONU sur le « Plan Trump pour Gaza ». Présenté au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu le 29 septembre lors de sa visite à Washington, ce plan énumère 20 points pour établir – ou plutôt dicter – « une paix » à Gaza. Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 ayant fait 1 200 victimes israéliennes, l’enclave occupée est exposée à une cam­pagne génocidaire : environ 80% des bâtiments ont été détruits selon l’ONU, plus de 71 000 personnes ont été tuées et le blocus hum­anitaire persistant rompt avec l’ensemble des conventions huma­nitaires établis depuis la deuxième guerre mondiale.

Ce « plan de paix » surgit en pleine « défaite morale », comme le décrit l’anthropologue Didier Fassin, constatant face à la dévastation de Gaza que « le détour­nement des mots et l’inversion des valeurs ont mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discer­nement moral ». Depuis son annonce, si Donald Trump a réussi à obtenir un cessez-le-feu le 10 octobre 2025, les violations régulières de celui-ci par Israël ont fait au moins 442 morts, dont 165 enfants, selon le ministère de la Santé de Gaza. Surtout, le Conseil de la paix, inau­guré par Donald Trump à Davos le 22 janvier en présence d’une vingtaine de dirigeants ayant rallié cette instance, vise moins à garantir une paix durable pour les habitants de Gaza et d’Israël qu’à proposer une alter­native autoritaire au multi­latéralisme des Nations Unies, selon les propres termes de sa charte consultée notamment par The Financial Times.

« Pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? »

« Ma fi hal », mais il y a du café, fait avec une rakwé (cafetière tradi­tionnelle), et « surtout avec amour », comme le dit Hanane en évoquant les récits que Mahmoud Darwish, le célèbre poète pales­tinien, a tissé autour de sa passion pour le breu­vage amer. « Le café, pour l'amateur de café que je suis, c'est la clé du jour », écrit-il.

Entre les effluves du café et les mots du poète, je m’intéresse tout de suite à elle et au sujet de son émission, pressentant que s’y trouve peut-être l’une des clés de ma venue à Bey­routh. Après quatre ans d’absence, je suis de retour dans la capitale libanaise où j’ai réalisé le terrain de ma thèse en anthropo­logie sur le « gouver­nement huma­nitaire » et les dépla­cements humains provoqués par la guerre en Syrie.

A la suite de ces recherches, j’ai voulu explorer comment la dépen­dance des personnes déplacées à l’aide huma­nitaire peut être surmontée par des approches basées sur le droit. Dans le but de dresser un pont entre les droits universels défendus par l’ONU, dont le siège se situe dans ma ville à Genève, et les pratiques locales développées au sein des sociétés du Moyen-Orient et d’ailleurs, j’ai fondé en 2022 l’association MANARA pour le dialogue multi­latéral. En revenant à Bey­routh, je cherche à en savoir plus sur les attentes, les espoirs, mais aussi les frustrations de la société civile locale face au système multi­latéral. Car au moment où je retrouve Wesam, les insti­tutions inter­nationales sont au plus bas, à la fois délégi­timées par leur impuissance à stopper le bain de sang à Gaza et vili­pendées par l’administration Trump, qui fait tout pour les torpiller.

Quand je fais la connaissance de Wesam douze ans plus tôt, la guerre fait rage en Syrie et ce jeune pales­tinien originaire de Yarmouk, le plus grand camp de réfugiés pales­tiniens en Syrie, a endossé le rôle de médiateur entre des orga­nisations inter­nationales et des parties prenantes à la guerre, pour permettre à l’aide huma­nitaire d’y être acheminée. Deux ans après le soulè­vement populaire de 2011 contre la dictature de Bachar el-Assad ayant mué en guerre civile en raison de la répression féroce du régime et ses affidés, Yarmouk n’est plus la banlieue foisonnante du sud de Damas où j’ai appris l’arabe durant mon séjour en Syrie en 2010 : ses habitants vivent au rythme des bombar­dements et 128 personnes sont mortes de faim à cause du siège imposé par l’armée, selon Amnesty International.

A l’époque, la capitale libanaise est un hub éphé­mère pour les réfugiés syriens. Nos conversations tournent autant sur les crimes du régime contre les Pales­tiniens de Yarmouk, et plus généra­lement contre tous ses opposants, que sur l’inca­pacité des orga­nisations inter­nationales à y mettre fin. Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar el-Assad est enfin tombé mais, malgré l’enga­gement de Wesam et d’autres, Yarmouk est désormais un champ de ruines. Douze ans plus tard, nos retrou­vailles ont lieu à l’ombre d’un géno­cide contre les Pales­tiniens de Gaza, que les insti­tutions multi­latérales peinent de nouveau à empêcher.

Attachée aux principes du multi­latéralisme, je tente de le convaincre devant notre café fumant que le mandat des repré­sentants de l’ONU demeure important. « Qui d’autre documente les violations des droits humains ? Qui pourra un jour mettre en place un véritable plan de paix, si ce n’est l’ONU ? », interroge-je. « Certes » me répond-il, « mais alors pourquoi ne l’ont-ils pas déjà fait ? »

Plus jamais ça ?

Sa réponse aux accents fatalistes renvoie aux limites inhérentes de l’ONU, fondée en 1945 pour régler les conflits par le biais des négo­ciations multi­latérales, et à la façon dont le conflit israélo-pales­tinien les a révélées au fil du temps. Ainsi, la réso­lution 181, adoptée le 27 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations unies, prévoyait de partager la Pales­tine entre un État juif et un État arabe. L’État d’Israël a été fondé le 14 mai 1948, mais la création d’un État pales­tinien n’a toujours pas eu lieu. Si les écueils de l’Autorité Pales­tinienne et du Hamas ont joué un rôle, l’occu­pation et la coloni­sation israélienne qui n’a de cesse de s’étendre en demeurent les principaux freins.

Depuis, toutes les réso­lutions onu­siennes ont débouché sur des vœux pieux. L’Assemblée géné­rale de l’ONU a affirmé à plusieurs reprises l’illé­galité de l’occupation et le droit à l’auto­détermination du peuple pales­tinien. Dans un avis consultatif rendu le 19 juillet 2024, la Cour Inter­nationale de Justice (CIJ), principal organe judi­ciaire des Nations Unies, a confirmé l’illé­galité de l'occu­pation par Israël des terri­toires pales­tiniens. Mais au Conseil de sécu­rité, les États-Unis ont préservé Israël de toute pression effective pour y remédier par l’usage de leur veto.

Ne détenant aucun pouvoir per se, l’ONU dépend en effet de la bonne volonté de ses États membres. Et les États-Unis y ont toujours joué un rôle pré­dominant, contri­buant à la pérennité de l’ordre inter­national, mais sans montrer de véritable intérêt à soutenir des réformes allant dans le sens d’un ordre mondial multi­polaire. Les images récentes de la délé­gation américaine au Conseil de sécu­rité votant à plusieurs reprises contre des demandes de cessez-le-feu à Gaza sont ainsi devenues l’un des sym­boles de la para­lysie du système multi­latéral, malgré les promesses du « plus jamais ça », formule associée à la Shoah, sur lequel il repose.

Sursaut salutaire

La guerre à Gaza a toutefois montré la vivacité persistante du système multi­latéral. C’est du Sud global qu’est venue la révolte, avec la plainte déposée par l’Afrique du Sud contre Israël le 29 décembre 2023 pour violation de la Conven­tion pour la préven­tion et la répression du crime de géno­cide. Le procès qui s’ensuivit a donné espoir à une grande partie de la population mondiale que les normes du droit inter­national s’appliquaient à tous. Le 26 janvier 2024, la CIJ a rendu une décision contrai­gnante exigeant qu’Israël empêche d’éventuels actes de « génocide » et prenne « des mesures immé­diates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ».

Malgré ce sursaut du droit, Israël a poursuivi sa campagne destructrice à Gaza et la coloni­sation à outrance de la Cisjordanie. Ces politiques ont été accom­pagnées d’une campagne de dénigrement de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). De quoi provoquer la suspension, en partie temporaire, de l’aide à l’UNRWA de plusieurs pays donateurs tels que les États-Unis, l’Allemagne, la France et la Suisse. Le 20 janvier, des bulldozers israéliens ont commencé à démolir des bâtiments du siège de l’agence à Jérusalem-Est, cette dernière dénonçant « une attaque sans précédent ».

A ces violations israé­liennes s’ajoute l’offensive rhéto­rique et légale des Etats-Unis contre le droit inter­national. En multipliant les provo­cations comme l’annonce de sa volonté de transformer Gaza en « riviera du Moyen-Orient », Donald Trump a transformé des idées jadis impen­sables en projets concrets, rempla­çant peu à peu l’ordre inter­national basé sur le droit par la préda­tion impunie des plus forts, n’hésitant pas à menacer les institu­tions et les personnes voulant s’y opposer.

En décembre 2025, deux juges de la Cour pénale inter­nationale (CPI) ont ainsi été sanctionnés par les Etats-Unis pour avoir refusé d’annuler les mandats d’arrêt visant le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, émis par la CPI en novembre 2024 pour des crimes de guerre et crimes contre l’huma­nité présumés, ciblant aussi le commandant du Hamas Mohammed Deif, depuis assassiné par Israël. Ils rejoignent ainsi onze autres magistrats de la CPI déjà sanctionnés en août 2025, ayant vu leurs comptes bancaires fermés, leurs cartes de retrait annulées et leur accès à Internet restreint. Un traitement égale­ment imposé à la rapporteure Spéciale de l'ONU pour les territoires pales­tiniens, Francesca Albanese, accusée d’anti­sémitisme par Washington.

Après ces dernières sanctions, la CPI a alerté que « c’est l’ordre juridique inter­national lui-même qui est mis en péril ». Mais vu du Liban, ce dernier est violé au quotidien depuis si longtemps que beaucoup de ses habitants le considèrent déjà mort et enterré. Ainsi, le 18 novembre, au lendemain de l’approba­tion du Plan Trump pour Gaza par le Conseil de sécu­rité, Israël a frappé un terrain de football situé dans le camp palesti­nien de Aïn el-Heloué, dans le Sud du Liban, tuant 13 adolescents âgés de 16 à 17 ans. Depuis le début du cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël le 27 novembre 2025, ce dernier a violé la trêve plus de 10 000 fois selon la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Israël rejette pour sa part la faute sur le parti chiite libanais, l’accusant de maintenir une partie de son arsenal militaire.

Le droit par la racine

Dans son émission, Hanane revient sur l’attaque de Aïn el-Heloué avant de passer la parole à son invité, Bachar Lakkis, rédacteur en chef du média al-Khandaq. Ses mots rappellent que dans la région, le non-respect du droit inter­national n’est pas une décou­verte récente mais une réalité ancienne et glaçante, avec son lot quotidien de morts et de destru­ctions. Il met surtout l’accent sur les intérêts que les puissances régionales tentent de tirer de ce nouvel ordre mondial, où les deals et les accords bilatéraux semblent désormais primer sur l’ordre multi­latéral.

Face au délite­ment du système multi­latéral dans la région, Wesam et Hanane semblent avoir perdu tout espoir que le droit inter­national mette fin aux violations en cours au Liban et en Palestine. Mais au fil de notre discussion, ils m’expliquent ne pas être fatalistes pour autant. Plutôt, ils ont remplacé l’attente d’un change­ment par le haut par des actions concrètes afin de l’obtenir, ici et main­tenant, en ancrant leur militan­tisme dans le savoir lié à la terre hérité au fil des généra­tions.

Ainsi, Hanane a décidé de se spécialiser dans le journa­lisme environne­mental, persuadée qu’au-delà de l’impact humain des guerres en cours, la faune et la flore souffrent tout autant et doivent être protégées. Un enga­gement qui fait écho aux nombreuses initiatives visant à préserver l’environnement et à lutter pour la souverai­neté alimen­taire que je découvre durant mon séjour au Liban : valoriser la terre est aussi un acte d’auto­détermina­tion. La nuit tombée, je commence le livre de Wesam. Les premiers chapitres reviennent sur les histoires de ses grands-­parents à propos de leur terre en Pales­tine, les animaux qu’ils y élevaient et les cultures qu’ils y faisaient pousser, de l’olive ance­strale aux légumes verna­culaires. Autant de récits qui sont aussi des graines pour les luttes qui suivront.

La tan­gente prise par Wesam et Hanane fait écho aux propos du Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimen­tation, Michael Fakhry, lors d’une confé­rence le 6 mars 2024 à Genève sur ce que peut encore le droit inter­national à l’heure de la guerre à Gaza. Co-auteur avec le bédéiste Omar Khouri du rapport Palestine And the Right to Food, premier rapport en BD de l’histoire de l’ONU, il exprimait alors son espoir face au constat que de plus en plus d’initiatives défendant la souverai­neté alimen­taire se revendiquent des droits universels, donnant à l’ordre multi­latéral de nouveaux arguments pour résister à l’ère des prédateurs. Une façon, en d’autre sorte, de défendre le droit inter­national par la racine.

Bio

Susanne Schmelter est docteure en anthro­pologie culturelle (Université de Göttingen) et titulaire d’un master en études de la paix et des conflits (Université de Marbourg). Durant ses recherches sur la gouver­nance des migrations et le régime humani­taire, elle a vécu en Syrie (2009–2010) et au Liban (2014–2019). Basée à Genève, elle est chercheuse indé­pendante et a fondé l’asso­ciation MANARA pour le dialogue multi­latéral.

Association Manara

Fondée à Genève en 2022, MANARA est une asso­ciation à but non lucratif engagée dans la promo­tion de l’action de la société civile en matière de droits humains, de droit inter­national et de dialogue multi­latéral. Par la recherche, l’analyse et l’organisa­tion d’espaces d’échange inter­disciplinaires, elle met en lumière les liens entre enga­gement local et gouver­nance inter­nationale.