De la Suisse au Maroc et retour : carnets d’une chercheuse en quête décolo­niale

En organisant un échange entre Suisses et Maro­cains au­tour de l’agro­écologie pay­sanne, une cher­cheuse voulant faire de la re­cherche un espace de dé­stabili­sation des hé­ritages coloniaux dé­couvre que des gestes et ob­jets ordi­naires — une ci­garette, un or­dinateur, un avocat — révè­lent des in­égalités et ouvrent des pos­sibles de soli­darité.

Andrea Mathez23 septembre 2025

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Une journée partagée sur la ferme des Eterpis VD.© Fatiha El Jazouli

« Tu sais, il y a deux types de femmes », me confie en souriant Safae, militante marocaine pour l’agro­écologie participant à la semaine de recherche que j’ai organisée en Suisse en octobre 2024. « Celles devant qui il ne faut pas fumer, et celles – comme moi, avec mes cheveux courts – devant lesquelles ce n’est pas un problème. Toi, tu étais un peu entre les deux pour les agri­culteurs marocains. Mais maintenant, ils savent qu’ils peuvent aussi fumer devant toi, et ça change beaucoup de choses. »

Je n’avais jamais pensé qu’une ciga­rette puisse devenir un outil de recherche. Mais cet échange résume bien ce que j’ai appris au cours de cette semaine de ren­contre entre chercheur·euses, agriculteur·ices et activistes marocains et suisses autour de l’agro­écologie paysanne : c’est dans les moments du quotidien que les fron­tières post­coloniales se révèlent plus poreuses et que le script habituel est désta­bilisé. Un éclat de rire, une pause ciga­rette, une frustration partagée devant un ordina­teur capri­cieux autant de gestes banals qui déplacent les rôles. Moi, la jeune chercheuse suisse venue les « étudier » ; elles et eux, les agriculteur·ices marocain·es, sujets de ma recherche. Fumer, c’était déjà réé­crire le scénario.

Colonia­lisme caché dans la recherche acadé­mique

C’est ce que je cherchais en faisant venir les agriculteur·rices marocain·es en Suisse : une manière de faire de la recherche qui désta­bilise les cadres hérités du colonia­lisme, où des chercheur·euses européen·nes viennent « collec­ter » des récits dans les pays dits du « Sud », les tradui­sent, les interprètent et en tirent articles et carrières, souvent sans véritable reconnai­ssance mutuelle. Nous sommes tou·tes pris·es dans des histoires coloniales et des rapports de pouvoir qui nous précè­dent et nous habitent, des héritages que nous n’avons pas choisis, mais que nous portons malgré nous. Le défi, à la fois politique et éthique, était pour moi de trouver une façon d’enquêter qui ne repro­duise pas ces iné­galités. J’espérais que penser et agir ensem­ble autour de l’agro­écologie paysanne, de part et d’autre de ces fron­tières héritées, entre « Nord » et « Sud », « Orient » et « Occi­dent », était un bon moyen d’essayer.

Tout a commencé en 2022, dans un café de Salé, ville voisine de la capitale Rabat au Maroc, quand Mustapha, agriculteur et acteur associatif, me lance : « Moi, j’ai déjà pu voyager, découvrir le monde. Mais pour les autres, les vrais paysans, ce serait important. » Rencontré lors de mes recherches doctorales sur les agri­cultures alter­natives au Maroc et en Suisse, ce cofondateur d’une coopé­rative de produits agro­écologiques m’aide alors à entrer en contact avec des « vrais paysans », comme il le dit fière­ment. Son témoi­gnage trouve en moi un terrain fertile, car je suis alors frustrée à l’idée que celles et ceux qui me partagent leurs expé­riences ne bénéficient pas directe­ment de mon travail.

Ma recherche consiste à explorer les conditions d’existence des agri­cultures alternatives au Maroc et en Suisse, deux contextes très différents présentant néanmoins des logiques étonnamment proches. En Suisse, l’agri­culture est souvent présentée comme un modèle industriel « écologisé ». Mais les politiques actuelles qui améliorent la perfor­mance environne­mentale du modèle industriel, relèguent au passage les alter­natives proposant une véritable transition agro­écologique. Depuis plusieurs décennies, les fermes grandissent, et les actifs agricoles diminuent. Une politique de standar­disation, de méca­nisation et de spécia­lisation, rendant le système agro­alimentaire toujours plus dépendant aux énergies fossiles.

Au Maroc, les réformes agricoles suivent une trajectoire similaire. Le Plan Maroc Vert, puis la Stratégie Géné­ration Verte, s’inscrivent dans la « Nouvelle Révo­lution Verte » en Afrique, qui promet de nourrir le monde tout en sauvant la planète grâce aux nouvelles techno­logies. Mais derrière cet habillage « vert », il s’agit de tourner l’agri­culture vers l’expor­tation et d’attirer de grands investi­sseurs en misant sur le faible coût de la main-d’œuvre et des ressources natu­relles. De quoi margi­naliser les agri­cultures paysannes diversifiées et accroître la dépen­dance aux grands acteurs de l’agro-­industrie.

Dans les deux pays, les fermes agro­écologiques échappant au para­digme dominant sont tolérées plus qu’encouragées. Curieuse de comprendre les conditions d’existence de ces fermes situées aux anti­podes, j’ai à cœur d’éviter au maximum de ne pas reproduire les écueils que m’évoquent de nombreux collègues marocain·es. Leurs contributions sont souvent rendues invisibles dans les publications scien­tifiques des chercheur·euses étrangers, déplorent-ils. Une collègue doctorante de l’Université de Lausanne, Su Su Myat, souligne également un double standard institutio­nnel : en Suisse, les chercheur·euses du « Nord  reçoivent souvent un soutien (assistant·e de terrain, traducteur·rice) pour travailler dans le « Sud », tandis que les chercheur·euses du « Sud » doivent s’adapter linguistique­ment et culturelle­ment lorsqu’ils travaillent dans le « Nord ». Une sorte de colonia­lisme caché dans la recherche académique1.

Les mots de Mustapha me donnent alors l’idée d’organiser en Suisse une ren­contre réunissant agriculteur·ices, activistes et chercheur·euses des deux pays pour co-­créer du savoir autour de l’agro­écologie paysanne. Inviter les acteur·ices marocains en Suisse, plutôt que l’inverse, est pour moi une manière de « retourner le regard » dans un contexte où de nombreux chercheur·euses continuent d’évaluer les pratiques agricoles du « Sud » à travers des cadres conce­ptuels forgés au « Nord ». Une façon, aussi, de contester l’idée persistante selon laquelle le développe­ment agricole et les enjeux socio-­écologiques qui l’accompagnent seraient surtout pertinents au Maroc, mais pas en Suisse.

Donner corps aux théories

Décider qui inviter en Suisse n’était pas un geste anodin. A un niveau politique, je voulais éviter d’inviter qu’un certain profil souvent retrouvé dans les échanges inter­nationaux : ils et elles parlent plusieurs langues, savent naviguer dans ces espaces, mais n’ont pas toujours l’enga­gement pour l’agro­écologie le plus fort sur leur territoire. Sur un plan personnel, je voulais des personnes avec un enga­gement sincère, des parcours différents mais aussi des gens avec qui j’aurais un bon feeling.

Une fois les participant·es identifié·es, une autre épreuve a commencé : six mois de démarches pour obtenir des visas. Comment « prouver » à l’ambassade suisse que ces agriculteur·ices retourneraient bien au Maroc ? Les papiers requis étaient presque impo­ssibles à fournir : titres de propriété, relevés bancaires, garanties solides : des papiers qui ne traduisent guère la vie et les relations écono­miques « informelles » des participant·es. Après un premier refus, je constitue un dossier d’une cinquan­taine de pages : lettres d’appui d’institutions univer­sitaires suisses, article scien­tifique citant certains participant·es par leur nom, et même une note détaillée expliquant les mesures prévues pour éviter qu’ils ne restent en Suisse. Les visas sont finalement accordés, à peine un mois avant la ren­contre.

Me voilà face à une expé­rience concrète d’inéga­lités intrin­sèques aux collaborations « Nord–Sud ». Sans le cadre offert par ce projet, plusieurs participant·es n’auraient sans doute jamais pu venir en Suisse. Les prises de consciences seront nombreuses au cours de cette semaine faite de tâtonne­ments et d’ajuste­ments perma­nents pour tenter de donner corps à des concepts jusqu’ici plutôt théoriques pour moi, tels que « décolo­niser la science » ou « produire un savoir situé ».

Le 1er octobre 2024, un groupe de huit agriculteur·ices, chercheur·euses et activistes marocains, dont Safae et Mustapha, débar­quent à Dizy, dans le canton de Vaud où ils et elles sont logé·es par Silvana et François Devenoge, un couple d’agriculteurs. Les autres agriculteur·ices et chercheur·euses suisses nous accueillent ou se joignent à nous pour certaines activités. C’est le début d’une semaine d’échanges, de découvertes, mais aussi de frustrations. Avec une collègue, nous proposons un petit exercice quotidien pour l’équipe marocaine : noter ses impressions sous forme de dessin, d’écriture ou de message vocal. L’idée n’est pas d’accu­muler des données, mais de mieux comprendre comment ils et elles vivent cette expé­rience pour adapter le pro­gramme au fur et à mesure. Le premier soir, je ne reçois aucun message. Certains assurent qu’ils le feront plus tard, d’autres qu’ils n’ont « rien à dire ». Je leur raconte alors ma première visite d’une ferme au Maroc. J’arrive devant une maison ordinaire et, habituée aux grands bâtiments agricoles suisses, je ne comprends pas que je suis arrivée ! L’histoire amuse, mais surtout, en me montrant vulné­rable, j’espère ouvrir un espace où chacun·e se sente libre de partager ses impressions. Le lendemain matin, je me réveille avec plusieurs messages sur mon télé­phone. Tout le monde a joué le jeu.

Lier les expé­riences vécues avec les circuits alimen­taires mondia­lisés

Les échanges les plus vifs ont lieu dans ces moments où nous sommes ensemble, côte à côte, nous laissant toucher par ce qui nous entoure. Désherber ensemble, par exemple, déclenche des discussions animées : comment protéger les sols, quelles techniques utiliser contre les para­sites, comment chacun·e ressent le dérègle­ment clima­tique. En Suisse, un été trop pluvieux avait perturbé les semis ; au Maroc, c’était la séche­resse qui les préoccupait. Ces vulnéra­bilités partagées, même inégales, nous ont rapprochés. J’étais d’ailleurs partagée entre les attentes des uns et les formes de politesse des autres : les hôtes suisses commençaient volontiers par de longues intro­ductions orales, alors que certains participants marocains préféraient marcher, toucher, voir et goûter avant d’écouter.

Il suffit parfois d’un détail d’apparence anodin pour qu’une discussion prenne vie. Évoquant les normes réglemen­taires et l’impact des grandes exploi­tations d’avocats sur les ressources en eau locales, les participant·es mentionnent une ferme marocaine dirigée par un investisseur israélien qui a foré 80 puits et exporte ses fruits vers le Moyen-­Orient et l’Europe. Le lendemain, nous découvrons des avocats du Maroc et d’Israël dans les super­marchés. Même les participant·es les plus discrets se joignent alors au débat portant pêle-­mêle sur l’eau, les tendances alimen­taires, et jusqu’aux régimes végé­tariens et véganes en Suisse. Ces avocats nous ont offert une manière très concrète de discuter de l’imbri­cation entre les expé­riences vécues des participant·es et les circuits alimentaires mondia­lisés. Leur désir d’y accéder le partageait avec la frustration de voir leurs pratiques agro­écologiques si dérisoires face à un « super­aliment » dont la production reproduit les injustices environne­mentales.

Soli­darités situées et recherche comme pratique transfor­matrice

Avec le recul, j’ai compris que mon approche avait encouragé les participant·es à valoriser leurs propres capa­cités et expertises, plutôt qu’à co-­créer des savoirs agro­écologiques à proprement parler : « En termes de pratiques agro­écologiques, je n’ai pas vraiment appris de nouvelles choses, mais j’ai vu ici des gens qui font beau­coup d’efforts pour laisser de la liberté aux animaux et qui travaillent avec eux de manière intelligente », m’a confié Thami, un agri­culteur marocain, marqué par l’expérience. « Avant, j’avais beaucoup de rêves, et aujourd’hui je sens que je peux les réaliser. » Un sentiment partagé par Silvana, une agricultrice suisse : « Ça m’a donné l’énergie et le courage de continuer. »

Le projet a également créé un sentiment de commu­nauté et de soli­darité. « Le plus beau et le plus riche était de rencontrer des collègues. On partage une même visée : s’insérer au mieux dans notre bio­tope. J’ai senti qu’on faisait le même métier », m’a exprimé Timothée, un agri­culteur suisse, au terme de la rencontre. « Ça donne de l’espoir de voir que la démarche qu’on essaie d’appliquer ici résonne ailleurs dans le monde », s’est-il réjouit. 

Ainsi, au-delà des semences échangées ou des recettes partagées, une transfor­mation plus subtile s’est opérée lors de la semaine de rencontres : la création d’un espace où les personnes s’ouvrent les unes aux autres et se découvrent autre­ment, comme porteurs de savoirs, de capa­cités et de possibles. « Pour moi, les sciences sociales ne servaient pas à grand-­chose mais à travers nos échanges, j’ai commencé à les apprécier davantage et à déve­lopper une sensibilité au potentiel qu’il y a dans l’inter­section entre la recherche aca­démique et l’action sur le terrain », m’a ainsi livré Safae.

À l’aéro­port, au moment des adieux, un silence s’est installé. Comment se dire au revoir ? Un hoche­ment de la tête ? Se serrer la main ou placer la main sur le cœur ? Au bout d’une hési­tation, nous nous sommes pris dans les bras. Comme une ciga­rette partagée, ce câlin d’appa­rence anodine résume toute l’expé­rience : apprendre à désta­biliser, ne serait-ce qu’un instant, les frontières entre chercheur·euses et « enquêté·es », entre « Nord et Sud », « Occident et Orient ».


[1] Myat, S. S. (2024). Coup amidst covid: Charting an early-career urban geographer’s epistemic journey through crisis – a north–south perspective. Geographica Helvetica, 79(3), 271–275. https://doi.org/10.5194/gh-79-271-2024.

Bio

Andrea Mathez a étudié à l’Université de Genève, à Sciences Po Paris, au King’s College de Londres et à l’École de Gouver­nance et d’Économie de Rabat. Originaire de Soleure, elle est ensuite revenue en Suisse pour occuper un poste d’assistante-­doctorante à l’Institut de géo­graphie et dura­bilité de l’Université de Lausanne. Dans ses recherches, elle s’intéresse aux relations entre sociétés et environnements, et travaille plus particulière­ment dans les domaines des études agro­alimentaires, des études critiques du développe­ment et de la Political Ecology. Sa thèse de doctorat explore ainsi la manière dont la (géo)politique et l’intimité s’entre­croisent dans les agri­cultures alterna­tives au Maroc et en Suisse. Depuis son premier séjour au Maroc en 2015, ce pays ne l’a plus quittée — tant à travers ses recherches que par les relations professionnelles, amicales et familiales qui s’y sont tissées.

Littérature complémentaire

Plus de références de l’autrice:
  • Mathez, A. (2025). Thirsty landscapes and the struggle for water at its margins. In: S. Narotzky Molleda, N. Buier, T. Vedetta (to be published in November 2025) Agricultural extractivism in the Mediterranean region: a socioecological view. London: Palgrave Macmillan. Preprint available here: https://www.researchgate.net/publication/395703284_Thirsty_Landscapes_Morocco's_Green_Agricultural_Policies_and_The_Struggle_for_Water_at_Its_Margins
  • Mathez, A. (2025). Researching utopias: From aspiration as a moral obligation to embodied utopias. In L. Jeangros, L. Felber, Ph. Censkowsky (2025) Special Issue on Utopias. The Grand Challenges Blog. HEC Research Center for Grand Challenges. University of Lausanne, Switzerland, 1(1), 12–14. Available here: https://hecgrandchallenges.ch/utopias/
  • Mathez, A. (2024). Glimpses of embodied utopias, why Moroccan and Swiss farmers engage in alternative agricultures. Agriculture and Human Values, 1–14. https://doi.org/10.1007/s10460-024-10598-9
  • Mathez, A., and Loftus, A. (2023). Endless modernisation: Power and knowledge in the Green Morocco Plan. Environment and Planning E: Nature and Space, 6(1), 87–112. https://doi.org/10.1177/25148486221101541
Littérature théorique:
  • Mohanty, Chandra T. (2003). Under Western Eyes Revisited’: Feminist Solidarity through Anticapitalist Struggles, Signs 28(2), 499–535.
  • Nagar R., and Roozbeh, S. (2019). Radical Vulnerability, Keywords in Radical Geography: Antipode at 50, 236–242. John Wiley and Sons, Ltd. https://doi.org/10.1002/9781119558071.ch44
  • Sultana, Farhana. (2007). Reflexivity, Positionality and Participatory Ethics: Negotiating Fieldwork Dilemmas in International Research, ACME: An International Journal for Critical Geographies, 6(3), 374–385.https://doi.org/10.14288/acme.v6i3.786
  • Sultana
Références sur le projet