Patri­moine irakien : Des spoliations au désir de réappro­priation

Des archéo­logues renommés sillon­nant le pays pour faire des fouilles il y a plus d’un siècle aux soldats améri­cains venus imposer la démo­cratie par le feu, l’Irak n’a de cesse de voir ses anti­quités lui échapper. Un pillage qui n’a fait qu’attiser le désir des Irakiens de remettre la main sur leur patri­moine.

Mathilde Sigalas01. August 2021

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Les travailleurs irakiens sur le chantier.© Ur Online

Lors de son voyage « historique » en Irak en mars 2021, au milieu du désert foulé cent ans plus tôt par des archéo­logues occi­dentaux pressés de con­firmer les textes bibliques, le pape François s’est dit « à la maison » au sein du site antique d’Ur, considéré comme le lieu où Abraham reçut l’appel de Dieu, entama son voyage et « devint père d’une famille de peuples ».

Or l’affilia­tion de ce site du sud de l’Irak au père de tous les croyants a long­temps été débattue dans les sphères scienti­fiques et média­tiques depuis son explora­tion archéo­logique dans les années 1920. Financées par des institu­tions privées cherchant à prouver la véra­cité de l’Ancien Testa­ment, ces expédi­tions ont entraîné dans leur sillage une exporta­tion du patri­moine qui a nourri la volonté des Irakiens de se reven­diquer, eux aussi, « à la maison ».

Car le pillage du patri­moine irakien n’a pas commencé avec les G.I. lors de l’invasion améri­caine en 2003, ni avec les djihad­istes icono­clastes de l’organisa­tion État islamique (EI) lors de la prise de Mossoul en 2014. Dès le XIXe siècle, la Mésopo­tamie a vu un flux continu d’archéo­logues et de voyageurs repartir avec son patri­moine pour alimenter collections privées et musées occidentaux. Paradoxalement, ce sont des scandales de spolia­tion dans les années 1920 qui vont révéler l’importance de leur patri­moine aux Irakiens, lesquels se battent depuis pour en récu­pérer les artefacts épar­pillés aux quatre coins du monde.

Ur et les enjeux de l’arché­ologie biblique

Le site archéo­logique d’Ur est repéré dès 1854 sous le nom de Tell al-Muqayyar par le consul britan­nique en poste à Bassora, John J. Taylor, et le naturaliste W. Kenneth Loftus. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que le British Museum décide d’envoyer une mission de reconnais­sance sur le terri­toire irakien et les premières anti­quités découvertes confirment le poten­tiel histo­rique du lieu. Le British Museum s’associe avec un musée états-unien, l’University Museum (aujourd’hui Penn Museum) à Philadelphie, et montent ensemble une expédi­tion qui se renouvèle consécutive­ment pendant douze années, de 1922 à 1934. Les premières saisons offrent des résultats scienti­fiques encourageants, mais les fouilles connaissent un véritable tournant à partir de 1926-1927 avec l’excava­tion du cimetière royal d’Ur. Le chantier est propulsé sur le devant de la scène média­tique, faisant concur­rence à la tombe de Toutankhamon en Égypte, révélée quelques années auparavant.

La presse s’empare du caractère biblique des dé­couvertes, qui est réaffirmé en 1929 lorsque Léonard Woolley, directeur du chantier, déclare avoir trouvé la trace du déluge qui a engendré le mythe de l’Arche de Noé. Cependant, aucun outil ou méthode n’étaient en mesure de confirmer les inter­préta­tions faites par les archéo­logues. Plusieurs années après, la modernisa­tion des techniques de fouilles a révélé que la crue n’était pas celle racontée dans l’Ancien Testa­ment, mais seulement un événe­ment clima­tique dont l’inonda­tion avait fortement touché la région du sud de l’Irak dans l’Antiquité.

Pourquoi un tel em­pressement à l’interpréta­tion biblique des découvertes, aux dépens de la rigueur scienti­fique ? Contrairement au reste de l’Europe continentale où la recherche archéo­logique était soutenue par des institu­tions publiques, aux États-Unis et au Royaume-Uni, les créanciers étaient principale­ment des acteurs privés, particuliers, mécènes ou fonda­tions philanthro­piques, désireux de financer une mission en terre biblique et de confirmer les textes religieux par des traces matérielles.

Les archéo­logues avaient donc tout intérêt à effectuer des rapproche­ments entre leurs découvertes et la religion judéo-chrétienne afin de s’assurer le re­nouvelle­ment des donations pour leurs expédi­tions et avoir la possibilité de poursuivre leurs chantiers. Comme le montre l’exemple d’Ur, les missions archéo­logiques étaient généra­lement associées à des univer­sités et des musées. Ces institu­tions ont égale­ment contribué à la ferveur religieuse, veillant à la satisfa­ction des financeurs et de l’opinion publique à travers l’expo­sition des anti­quités exportées depuis le Moyen-Orient, en leur attribuant une significa­tion ou une légende en lien avec la Bible.

Archéologues et contrebandiers

À l’époque, la loi sur les anti­quités éditée en 1924 stipule qu’à l’issue d’une saison de fouilles, l’ensemble des objets découverts est divisé en deux lots entre le départe­ment des anti­quités irakien et le directeur du chantier, la moitié des objets recevant une autorisa­tion pour être exportés. Officieusement, la loi a mis plusieurs années à être approuvée, car les avantages espérés des occiden­taux d’obtenir un grand nombre d’objets se sont confrontés aux ambitions natio­nales des Irakiens. Afin d’éviter de voir se reproduire certaines exactions du XIXe siècle, les permis de fouilles sont délivrés uniquement à des archéologues connus parmi les sphères univer­sitaires et avec une expé­rience de terrain.

Pour maximiser leur chance d’obtenir le droit de fouiller, les institu­tions occidentales — principale­ment allemandes, britanniques, états-uniennes et françaises — décident de monter des expédi­tions conjointes. Mais au fil des années 1920, leur présence et l’exporta­tion d’une partie des anti­quités découvertes sont de plus en plus critiquées dans la presse irakienne. Les premiers soupçons portent sur l’authenti­cité et la valeur des objets des lots destinés au Musée national de Bagdad. Certains repré­sentants irakiens en viennent à penser que, lorsque les anti­quités sont envoyées dans les musées européens et états-uniens pour des restaura­tions ou des repro­ductions, ce sont les doubles qui leur reviennent. La situation se tend davantage lorsque l’ancien directeur du départe­ment des antiquités, R.S. Cooke (1926-1929), se retrouve impliqué dans une tentative de spoliation d’objets.

En avril 1930, un trans­porteur routier est arrêté dans le désert au poste douanier de Ramadi sur l’itinéraire entre Bagdad et Beyrouth pour un contrôle de routine. Avant de repartir, le chauffeur précise aux gardes-frontières qu’un paquet lui a été remis plusieurs jours auparavant par R.S. Cooke, lui demandant qu’il soit distribué dans un lieu précis à Beyrouth, mais qu’il n’en a pas vérifié le contenu. Les douaniers découvrent que le paquet renferme des anti­quités non déclarées sur le point d’être exportées clan­destine­ment d’Irak. À Bagdad, l’affaire fait scandale, d’autant plus que R.S. Cooke était en pleine connaissance des lois, les ayant supposé­ment appliquées en tant que directeur du départe­ment des anti­quités quelques années auparavant. Pire, le destinataire du paquet à Beyrouth n’est autre que l’archéologue états-unien R.F.S. Starr, directeur de l’expédition de Nuzi en Irak, menée par l’Université d’Harvard et l’American School of Oriental Research (ASOR).

Reconnu coupable au terme d’une enquête ouverte par les autorités, R.S. Cooke doit quitter le pays dès le mois de mai. Le cas de R.F.S. Starr prend lui plusieurs mois à être traité. En décembre 1930, l’issue du scandale n’est toujours pas rendue officielle, mais la presse annonce que R.F.S. Starr demeurera directeur du chantier de Nuzi pour la saison suivante, ce qui apparait comme une pré­somption d’innocence de son implica­tion dans l’exporta­tion illégale d’anti­quités.

Un fragment du patrimoine récupéré

L’exporta­tion et, parfois, la spolia­tion d’artefacts engendrent une prise de conscience par la population irakienne de la valeur de son patri­moine. D’autant qu’il commence à être exposé, aussi, à Bagdad. Au début des années 1920, les lots d’antiquités destinés à l’Irak étaient entreposés dans les bâtiments des autorités mandataires, mais la quantité d’objets en vient rapidement à occuper trop d’espace. Gertrude Bell, directrice du départe­ment des anti­quités de 1922 à 1926, monte le projet d’établir un musée, qui voit le jour en 1926, et conserve dès lors l’ensemble des anti­quités découvertes qui lui sont attribuées. Des expo­sitions tempo­raires y sont organisées chaque année, afin que la popula­tion puisse observer les richesses du sol irakien et l’intérêt de préserver ces objets. Le tourisme se développe progres­sive­ment avec la visite de sites archéo­logiques et des con­férences sont organisées pour présenter les découvertes et résultats les plus récents.

Après l’indé­pendance de l’Irak le 3 octobre 1932, une révision de la loi sur les anti­quités de 1924 est entamée par les autorités irakiennes, avec une limita­tion stricte concernant l’exporta­tion d’objets. Les missions britanniques et françaises se retirent pour aller fouiller en Syrie, où la division des lots est encore de moitié. Les archéologues allemands et états-uniens poursuivent leurs excava­tions, mais négocient au moment de la division des antiquités pour tenter d’obtenir un lot représentatif de leurs travaux. En 1934, le premier directeur irakien, Sati al-Husri, est nommé à la tête du départe­ment des anti­quités. En 1936, la nouvelle loi sur les anti­quités est ratifiée. Bien qu’amendée à plusieurs reprises depuis, elle demeure la référence en matière de législa­tion en Irak aujourd’hui.

Les collections du musée national irakien se sont imposées durant la seconde moitié du XXe siècle comme parmi les plus riches en artefacts des époques assy­riennes, babylo­niennes et sumé­riennes, renforçant le discours et le prestige national chez les habitants. Las, durant les premières décennies du XXIe siècle, ces collections ont été systéma­tique­ment détruites et pillées à la suite de l’invasion américaine, puis de celle de l’EI dans le nord du pays.

Dans le sillage de la deuxième guerre du Golfe, des milliers d’objets ont été retournés ou déclarés officiel­lement à l’étranger et pouvant être rapatriés. D’autres ont été volontaire­ment spoliés ou feints d’être détruits puis revendus sur internet, et leur trace est désormais difficile à retrouver. Plusieurs musées et organisa­tions inter­nationales coopèrent pour tenter d’inter­cepter des anti­quités dès qu’il y a un doute sur leur pro­venance et leur éventuel statut d’objet spolié. En septembre 2020, la police britannique, aidée par les experts du British Museum, a empêché la vente aux enchères d’une plaque sumérienne d’environ 4400 ans et a annoncé son rapatriement vers l’Irak. Un fragment parmi les milliers d’objets spoliés que les Irakiens cherchent à récupérer. Car si l’urgence est à la lutte politique dénoncée dans la rue de Bagdad à Bassora, après quatre décennies de guerres et de division, le lent chemin de la re­construction de l’Irak repose aussi sur la ré­appropria­tion de son passé. Signe d’espoir, en novembre 2020, sept ans après les pertes causées par l’EI dans la région, le musée de Mossoul a rouvert ses portes au public en affirmant que l’héritage et les anti­quités représentaient une part de l’identité de la ville et de ses habitants.


*Cet article a été publié en collaboration avec Orient XXI.

Bio

Mathilde Sigalas est doctorante en histoire contemporaine à l’Université de Genève, Suisse. Son projet de thèse se concentre sur la circulation des antiquités entre le Moyen-Orient et les États-Unis des années 1920 aux années 1950, dans le cadre du projet FNS intitulé «Rockefeller Fellows as Heralds of Globalization: the circulation of elites, knowledge, and practices of modernization (1920s-1970s)».