L’homme, un animal comme les autres ?
Parmi les trésors conservés à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne figure une remarquable Bible de type parisien du xiiie s., connue sous le nom de Biblia Porta[1]. Dès l’ouverture du manuscrit, le regard est saisi par l’extraordinaire richesse de son décor : initiales historiées et ornées, scènes bibliques, créatures fantastiques, drôleries et illustrations marginales se déploient au fil des quelque cinq cents feuillets. Ce foisonnement décoratif fait de ce manuscrit un précieux témoin de l’enluminure du nord de la France de la seconde moitié du xiiie s., probablement issu d’un atelier de la région de Cambrai-Tournai [2]. Mais il suffit de détourner un instant le regard des grandes scènes bibliques pour qu’un autre monde apparaisse, niché dans les antennes des initiales : chats, oiseaux, coqs, lions, chiens et autres créatures y prennent place dans de petites scènes tantôt familières, tantôt déroutantes qui peu à peu troublent l’ordre attendu. Certaines représentations viennent ainsi bousculer cet ordre et redistribuer les rôles entre l’homme et l’animal. [1] Le manuscrit est consultable en ligne sur e-codices : https://www.e-codices.unifr.ch/fr/list/one/bcul/U0964 [2] À ce sujet, voir Ellen Judith Beer, « Das Scriptorium des Johannes Philomnea und seine Illuminatoren. Zur Buchmalerei in der Region Arras-Cambrai, 1250 bis 1374 », Scriptorium, 23, 1969, p. 27.

Pour mieux saisir ces renversements, il faut partir des drôleries où l’animal est représenté dans des comportements qui lui sont propres. Ainsi, dans plusieurs antennes, les animaux sont représentés avec des comportements immédiatement reconnaissables comme les leurs : un chat guette une souris (f. 354v) ou un oiseau (f. 357v), deux coqs s’affrontent (f. 346v), un loup attaque un bovidé (f. 364r). Ici donc, nul renversement apparent, les animaux sont représentés dans des rapports attendus de prédation ou d’affrontement.

La situation change lorsque l’homme intervient dans ces scènes et agit directement sur l’animal. Il apparaît alors sous le contrôle de l’homme sous des formes diverses[1] : le chien seconde l’homme à la chasse (f. 352r), les oiseleurs capturent l’oiseau (f. 340r), le chat, auparavant prédateur, devient proie lorsqu’il est pris pour cible d’un humain (f. 376r), tandis que l’ours enchaîné (f. 358r) matérialise pleinement la maîtrise de l’homme sur l’animal. [1] Sur la distinction médiévale entre humanité et animalité, construite notamment à travers des rapports de domination, voir Karl Steel, « How to Make a Human », Exemplaria, 20/1, 2008, p. 7-8 et 13.

Avec le loup pendu (f. 418v) un premier renversement s’opère : l’animal ici n’est plus seulement maîtrisé, il subit une mise à mort empruntée au monde humain et se trouve ainsi placé dans la position d’un condamné. Animal par son corps, mais soumis à une pratique humaine, la représentation brouille la frontière entre humanité et animalité, sans pour autant abolir la domination de l’homme.

Le renversement devient complet avec la scène de l’homme couvant des œufs[1] (f. 484r). Après avoir soumis précédemment l’animal à des pratiques humaines, le mouvement ici s’inverse : c’est désormais l’homme qui adopte un comportement propre au monde animal, et, qui plus est, une fonction associée au féminin. La scène joue ainsi sur un double déplacement, entre humanité et animalité mais aussi entre masculin et féminin, faisant de l’apparente absurdité de la scène un jeu sur les catégories du vivant[2]. [1] Sur les différentes interprétations de ce motif, voir notamment Lilian M. C. Randall, « A Mediaeval Slander », dans : The Art Bulletin, 42/1, 1960, p. 25-38 ; Elizabeth Moore Hunt, Illuminating the Borders of Northern French and Flemish Manuscripts, 1270–1310, New York/Londres, 2007, p. 93 ; Jean Wirth, Les marges à drôleries des manuscrits gothiques (1250-1350), Genève, 2008, p. 23. [2] Dans la perspective proposée par Karl Steel, ce renversement peut ainsi être compris comme une manière de réaffirmer, précisément en la transgressant, la différence entre humanité et animalité ; cf. Karl Steel, « How to Make a Human », p. 17-18.