In Memoriam Jacques Geninasca

In Memoriam Jacques Geninasca (1930-2010)

Jacques Geninasca, professeur émérite de littérature française moderne à l’Université de Zurich, est décédé le 22 mai 2010, dans sa 80e année. Nommé professeur assistant à l’Université de Zurich en 1970, il fut promu professeur extraordinaire en 1976, puis professeur ordinaire en 1979. Il prit sa retraite en 1995. Jacques Geninasca fut l’un des fondateurs de l’Association Suisse de Sémiotique en 1981.

Dès sa thèse Analyse structurale des Chimères de Nerval (Neuchâtel, La Baconnière, coll. Langages, 1971; réimpression en 1986), il avait acquis une renommée internationale dans le monde sémiotique. À l’autre bout de son parcours scientifique, jalonné par de nombreux articles et conférences, La Parole littéraire (Paris, PUF, 1997, coll. Formes sémiotiques) constitue à bien des égards la somme de son édifice théorique, qu’il ne cessait de réajuster autour d’un certain nombre de concepts clefs. Ses recherches tendaient vers un double but : établir un ensemble de concepts interdéfinis, susceptibles de fonder une théorie et une pratique de l’analyse des textes littéraires et visuels, en vue de saisir la spécificité des discours esthétiques, leur manière d’instaurer l’intelligibilité du monde et de penser le rapport du sujet à l’ordre des valeurs. Ces réflexions l’amenèrent à reconsidérer puis à rejeter quelques-uns des principes fondamentaux de la sémiotique greimassienne, notamment le carré sémiotique et le parcours génératif. Convaincu que le texte ne produit du sens et un sens spécifique qu’au moment de sa prise en charge par un sujet de l’énonciation implicite qui l’instaure en un discours signifiant, toute idée d’une structure préexistante à cette actualisation énonciative lui paraissait fondamentalement problématique. Les débats scientifiques parfois violents qui l’opposaient à Algirdas Julien Greimas n’affectaient cependant point la profonde amitié qui liait les deux hommes jusqu’en 1992, date de la mort du sémioticien français d’origine lituanienne.

Les analyses de Jacques Geninasca, faut-il le souligner, ne se réduisent en aucune manière à une application de concepts théoriques. Tout au contraire, elles déploient la richesse sémantique, pathémique et sensible des textes esthétiques. Combien de fois, en effet, a-t-on pu constater que c’est grâce à ses analyses que le charme exercé par tel ou tel objet esthétique s’accroît, en vertu même du savoir qu’on en acquiert ! Sémioticien et peintre, Jacques Geninasca a su combiner de façon originale puissance théorique et sensibilité créative.

Le Romand d’origine tessinoise était un enseignant passionné, dont la verve et l’engagement ont provoqué l’enthousiasme de plusieurs générations d’étudiants pour la sémiotique et la littérature. Pour beaucoup de ses élèves qui enseignent aujourd’hui dans les universités et lycées, il était un véritable maître à penser. Il appartenait à cette classe de chercheurs devenus rares à l’heure où les universités se laissent toujours plus dominer par des idées d’efficacité et de rentabilité immédiates : obéissant sans compromis au seul impératif scientifique, il s’engageait aux vrais débats de fond, sans y amalgamer des intérêts institutionnels.

Dans une interview réalisée en 2006 par L. Romei, Jacques Geninasca sur un ton mi-résigné mi-révolté s’exclama : « Il y a une perte fondamentale du goût de la théorie, me semble-t-il »[1]. Le plus bel hommage que l’on puisse rendre au disparu est bien de continuer la réflexion autour du projet sémiotique qu’il a lancé.

 

Zürich, octobre 2010

Ursula Bähler, Michael Schulz, Peter Fröhlicher



[1] On peut voir cette interview sous:

http://www.archivesaudiovisuelles.fr/FR/_video.asp?id=1145&ress=3466&video=97408&format=68.

 

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