Le colloque Comment écrire l’histoire de l’Irak? Enjeux historiographiques et politiques s’est tenu à Genève du 6 au 8 novembre. Il s’est déroulé dans une ambiance très constructive et a permis aux différents participant-e-s d’approfondir des liens préexistants ou d’en créer de nouveaux. En outre, des discussions intenses ont pris place autour des présentations et lors de nombreuses rencontres informelles. Qui plus est, le colloque a su allier les apports de spécialistes chevronnés aux angles de recherche présentés par une nouvelle génération de chercheuses et chercheurs, respectant de surcroît une parité homme-femme. En raison de la situation sécuritaires dans leur pays et les difficultés de se déplacer qui y sont liées, aucun-e chercheur-e vivant directement d'Irak n'a pu se joindre à nous, mais plusieurs personnes d'origine irakienne et habitant hors du pays étaient présentes.
Si d’aucuns doutaient de l’existence d’un champ constitué d’études irakiennes, les riches contributions des participant-e-s au colloque ont démontré que, au contraire, l’on peut parler bel et bien de la formation de ce champ. Plusieurs participant-e-s ont salué l'initiative de l'organisation de cette rencontre en disant que c'était la première fois que tant de spécialistes de l'histoire de l'Irak étaient réuni-e-s au même endroit et ont appelé à renouveler l'expérience dans une rencontre future sur un modèle similaire. Le colloque a aussi attiré l'attention de différents publics: des employé-e-s de différentes ambassades, des journalistes et des personnes travaillant dans des ONG ou les différents organismes de l'ONU, des enseignants de l'IHEID. Des étudiant-e-s étaient présent-e-s, dont certain-e-s forment sans nulle soute la relève de demain.
Face au « trop-plein » d’informations sur les événements (attentats, fusillades, etc.) de l’Irak post-Saddam Hussein, le colloque se voulait un atelier de réflexion afin de proposer des repères pour une lecture de l’histoire irakienne contemporaine, permettant d’établir un lien entre la longue durée et les lieux et moments de rupture violents, entre un structurel et un conjoncturel. Pour ce faire, le colloque visait plusieurs objectifs complémentaires. D’une part, il cherchait à susciter un débat intellectuel parmi des spécialistes sur les enjeux historiographiques et politiques visant l’élaboration de l’histoire dans un Etat à mi-chemin entre reconstruction et implosion. D’autre part, le colloque aspirait à décloisonner le cas irakien en l’inscrivant dans son cadre régional et dans une perspective diachronique des conflits au cours du XXe siècle.
Les interventions ont été réparties en huit ateliers réunissant chacun entre deux et quatre conférenciers – modérés par des spécialistes de régions limitrophes (Turquie, Jordanie…) –, autour de trois axes : 1) Etat des lieux de la recherche actuelle sur l’Irak ; 2) L’Irak face à son passé (XXe siècle) : la période coloniale, les mémoires locales, la « débaassification » de l’histoire ; et 3) Perspectives de futur ; autrement dit, est-il possible d’écrire une histoire qui s’insère dans de nouveaux paradigmes ?
Le premier atelier (Johan Franzen, Orit Bashkin, Reida Visser) a mis en évidence les faiblesses des grilles d’analyse basées sur la réification des identités religieuses (sunnite, chiite) et ethniques (kurde, arabe) afin d’expliquer la situation actuelle de l’Irak. La communauté n’existe pas en soi : il y a certes des moments et des lieux de communautarisation, mais la formation des communautés est dépendante des rapports de pouvoir et des moments historiques. On peut parler aujourd’hui de « communautés », mais sans les essentialiser. D’une part, chaque groupe est loin d’être homogène. D’autre part, les « moments transversaux » ont existé (voir les papiers de Peter Wien et Hala Fattah) et existent encore dans l’histoire contemporaine de l’Irak.
Les intervenant-e-s se sont penché-e-s également sur la relecture de la longue période baassiste (1968-2003) en Irak. L’invasion américaine de l’Irak en mars 2003 visait officiellement à mettre fin au régime de Saddam Hussein. De nouvelles institutions et élites devaient remplacer les anciennes (voir la contribution de Fanny Lafourcade). Il fallait faire table rase de la période dominée par le parti Baas à travers la « débaassification » de l’Irak. Dans l’Irak post-Saddam, l’écriture de l’histoire passée et récente était donc appelée à jouer un rôle majeur afin de poser les bases d’une identité « national-étatique » reconnue comme légitime par la majorité des citoyens. Or, l’Irak d’aujourd’hui marqué par le vide de pouvoir étatique dans certaines régions du pays, par la communautarisation des relations entre sunnites et chiites, et l’autonomisation certaine des régions kurdes du pays, semble correspondre très peu à la formule de la « démocratie bourgeoise », qui nécessite intégration et adhésion de ses citoyens.
Certains récits communautaristes sont basés sur des mémoires meurtries (ce qui a été illustré par Andrea Fischer-Tahir, Karin Mlodoch et Dina Khoury). Mais ces récits peuvent être instrumentalisés par les dirigeants de ces communautés dans leur lutte et cachent parfois les voix des « vraies victimes » de la répression du régime irakien (comme l’a montré le papier de Karin Mlodoch) provoquant une tension au sein même des groupes « victimisés ». L’usage massif d’instruments de coercition étatique vis-à-vis des citoyens irakiens a ouvert un débat intéressant sur la pertinence de la comparaison du régime de Saddam Hussein avec d’autres régimes autoritaires, voire totalitaires (voir la contribution d’Achim Rohde).
Le champ religieux chiite en Irak a été abordé dans trois communications (Robert Riggs, Michaelle Browers, Elvire Corboz). Les auteur-e-s ont montré comment le chiisme irakien s’inscrit simultanément dans différentes sphères – une sphère supra-étatique (monde chiite), une sphère étatique (Irak) et des sphères locales (Najaf, Kerbela…) –, donnant lieu à diverses configurations selon l’échelle d’analyse et le contexte historique observé. La littérature et le cinéma irakiens ont également fait l’objet d’interventions fort pertinentes. Sami Zubaida a souligné le recours, non sans humour, des romanciers irakiens à un certain « existentialisme » afin de survivre au chaos dans lequel l’Irak s’est vu plonger par, d’abord, l’embargo international durant les années 1990 et, ensuite, par l’invasion de 2003. Leslie Tramontini a rappelé la centralité de la poésie dans la tradition orientale et son importance dans la construction du sentiment national à l’ère des nationalismes. Deux contributions (celles de Lucia Sorbera et Nicolas Masson) ont présenté les efforts de réalisateurs irakiens et étrangers pour « expliquer » le présent des Irakien-ne-s en dehors de la narrative officielle des Etats-Unis et du gouvernement de Bagdad. Cette volonté de témoigner expliquerait le nombre important de films documentaires réalisés depuis 2003, au détriment des fictions.
Le dernier atelier a permis de se recentrer sur les limites des connaissances des sciences sociales sur une société donnée et la pertinence des grilles de lecture et des catégories d’analyse. L’histoire de l’Irak est constituée de ruptures successives et souvent radicales (coups d’Etat, changements de régime, invasions militaires…) dont les repères chronologiques sont identifiables. Depuis l’arrivée au pouvoir du parti Baas, les travaux de recherche avaient focalisé leur attention sur le système politique, sur le régime ou la clique au pouvoir. À partir des années 1990, la recherche se pencha sur les phénomènes tribal et communautaire en Irak comme nouvelles grilles de lecture. Les deux dernières interventions (Myriam Benraad et Peter Harling) ont invité, cependant, à éviter le recours à des paradigmes trop simplificateurs ainsi qu’à multiplier les sites d’observation et les échelles d’analyse (entre le local, le régional et le global, entre l’interne et l’externe) afin de renouveler les regards sur l’histoire irakienne, voire sur l’histoire contemporaine du Moyen-Orient.
La publication d’un ouvrage collectif (en anglais) réunissant la plupart des communications présentées lors de la conférence, en plus de nouvelles contributions, est déjà bien avancée : Writing the History of Iraq : Historiographical and Political Challenges, Londres : World Scientific and Imperial College Press. La publication est prévue fin 2009. L’ouvrage sera édité par Riccardo Bocco (IHEID), Hamit Bozarslan (EHESS), Peter Sluglett (University of Utah) et Jordi Tejel (SSMOCI).


